En l’espace d’un demi-siècle, la pauvreté en France a connu une mutation silencieuse mais profonde. Autrefois concentrée chez les personnes âgées, elle frappe désormais massivement les enfants et les jeunes adultes, révélant un déséquilibre structurel des politiques économiques et sociales. Les données croisées de la Drees et de l’Observatoire des inégalités montrent une réalité dérangeante : près d’un pauvre sur deux a aujourd’hui moins de 30 ans. Un basculement qui interroge la répartition de l’effort public, l’accès au logement, la dynamique du marché du travail et l’efficacité des mécanismes de redistribution. Un focus a été initié par 20 Minutes TV qui a proposé une émission spéciale Nuit de la Solidarité, ce jeudi.
📊 La victoire économique des seniors
Le recul spectaculaire de la pauvreté chez les seniors constitue l’un des succès les plus probants de l’État social français. En 1975, les plus de 65 ans représentaient près de 40 % des personnes pauvres. Ils ne sont plus qu’environ 10 % aujourd’hui, avec un taux de pauvreté limité à 4,5 %, soit deux fois moins que chez les jeunes. Ce retournement est le fruit d’investissements publics massifs et cohérents sur plusieurs décennies. Dès les années 1960, le rapport fondateur de Pierre Laroque a posé les bases d’un socle de revenus garantis pour les retraités, via le minimum vieillesse — devenu l’Aspa. Axelle Brodiez Dolino rappelle que « l’arrivée des premières retraites à taux plein dans les années 1960 et 1970 a permis à de nombreux seniors de sortir durablement de la pauvreté ».
À cet effet revenu s’ajoute un effet patrimoine déterminant. Les générations parties à la retraite ont largement bénéficié d’un marché immobilier accessible, avec un prix moyen équivalant à quatre années de salaire dans les années 1970, contre près de douze aujourd’hui. Résultat : trois seniors sur quatre sont propriétaires, réduisant fortement leur exposition aux charges contraintes. Pour l’économiste Maxime Sbaihi, « l’absence de loyer ou de crédit immobilier constitue un amortisseur économique majeur ». Une démonstration chiffrée de l’efficacité des politiques de long terme.
⚠️ pour les jeunes : précarité et déclassement économique
À l’inverse, la situation économique des jeunes générations s’est progressivement détériorée. La montée du chômage de masse dès les années 1980, puis la généralisation des emplois précaires ont profondément modifié la trajectoire d’entrée sur le marché du travail. « Même lorsqu’ils travaillent, beaucoup de jeunes gagnent moins bien leur vie qu’avant », souligne Axelle Brodiez Dolino.
L’allongement des études, la multiplication des stages et des contrats temporaires retardent l’accès à un revenu stable, tandis que le coût du logement explose. La part du loyer dans le revenu a doublé en cinquante ans, passant de 11 % à plus de 22 %, grevant lourdement le pouvoir d’achat des ménages jeunes. En 2024, moins d’un jeune de moins de 25 ans sur deux dispose d’un emploi stable, contre 80 % en 1975.
Cette fragilisation économique des actifs se répercute directement sur les enfants. La progression rapide des familles monoparentales, désormais plus d’un quart des ménages, joue un rôle clé. « La monoparentalité est fortement paupérisante, et ce sont majoritairement les femmes qui en subissent les conséquences économiques », explique Vanessa Stettinger. Logement plus grand, temps partiel contraint, charges fixes élevées : le modèle économique familial devient fragile, ce qui explique que 30 % des pauvres soient aujourd’hui des enfants.
🎯 Une redistribution qui pénalise la jeunesse
Le déplacement de la pauvreté révèle aussi une asymétrie dans les choix de redistribution. Les seniors bénéficient encore du dispositif le plus protecteur du système français. « L’Aspa est le seul véritable revenu universel existant en France », rappelle Maxime Sbaihi, avec un montant dépassant 1.030 euros mensuels pour une personne seule, sans condition de cotisation préalable.
À l’inverse, les dispositifs destinés aux jeunes actifs sont plus restrictifs, moins généreux et conditionnels. Le RSA exclut les moins de 25 ans et impose désormais des obligations d’activité, pour un montant inférieur à 650 euros. Pour Vanessa Stettinger, « l’écart d’efficacité entre les minima sociaux de première génération et ceux mis en place plus tard est flagrant ».
Cette orientation budgétaire repose en partie sur un imaginaire collectif dépassé, encore centré sur la figure du senior pauvre. Or, comme le souligne Louis Maurin, coprésident de l’Observatoire des inégalités, « des milliers d’enfants dorment dehors chaque nuit, ce qui constitue une atteinte majeure à nos valeurs ». Une situation que Mathilde Nugue, du Secours catholique, considère comme un signal d’alerte systémique, notant toutefois une remontée progressive de la pauvreté chez certains seniors depuis quelques années.
👁 L’œil de l’expert
L’évolution de la pauvreté en France n’est ni accidentelle ni conjoncturelle : elle résulte de choix économiques et budgétaires cumulés sur plusieurs décennies. Le succès des politiques menées en faveur des seniors démontre qu’une stratégie publique cohérente, durable et généreuse peut réduire efficacement la précarité. À l’inverse, l’explosion de la pauvreté chez les jeunes et les enfants révèle un sous-investissement social dans les phases clés de la vie active. Sans rééquilibrage des priorités — logement abordable, accès à l’emploi stable, protection renforcée des familles — la France prend le risque de cristalliser une pauvreté générationnelle, aux conséquences économiques et sociales durables.

