Longtemps cantonnée à des cercles marginaux ou élitistes, la cocaïne s’est imposée en France comme un produit de consommation largement banalisé. Les dernières données de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) dressent un constat sans appel : en l’espace de vingt ans, la part des Français ayant déjà consommé cette drogue a été multipliée par cinq. Derrière cette évolution se cache une transformation profonde des mécanismes d’offre, de prix et de distribution, qui interroge directement l’efficacité des politiques publiques, mais aussi les coûts économiques et sociaux croissants liés aux addictions.
👍 Un marché dopé par l’offre et la chute des prix
L’essor spectaculaire de la consommation de cocaïne en France s’explique d’abord par une logique de marché. Selon l’Inserm, près de 10 % des adultes français ont déjà consommé de la cocaïne en 2023, contre à peine 2 % au début des années 2000. Cette progression ne relève pas d’un changement culturel isolé, mais bien d’un déséquilibre structurel entre une offre abondante et une demande de plus en plus accessible.
L’institut souligne que l’intensification des flux internationaux, la concurrence accrue entre réseaux criminels et la professionnalisation du trafic ont entraîné une baisse significative des prix, rendant le produit accessible à des publics beaucoup plus larges. Dans ce contexte, les stratégies exclusivement répressives montrent leurs limites. « Les politiques centrées sur la pénalisation des usagers ont des effets contre-productifs, car elles renforcent la stigmatisation et éloignent les consommateurs des dispositifs d’aide », notent les auteurs de l’étude, interrogés sur l’antenne de RMC.
L’Inserm plaide ainsi pour un recentrage de l’arsenal pénal sur les acteurs dominants du trafic, estimant que la lutte contre l’offre à haut niveau serait économiquement plus efficiente. L’institut regrette par ailleurs que la loi contre le narcotrafic adoptée en juin 2025 ne comporte aucun volet social ou sanitaire significatif, laissant intacte la dynamique de consommation.
🚨 Un coût caché pour l’économie
Autre facteur clé de cette explosion : la désintermédiation numérique du marché. Les témoignages recueillis par la station de radio illustrent une réalité désormais courante : l’achat de cocaïne s’effectue rapidement, via les réseaux sociaux, avec une logistique quasi instantanée. « On a envoyé un message et le livreur est arrivé en vingt minutes », raconte Louis, dont la première consommation remonte à 2023. Une fluidité qui supprime les barrières psychologiques traditionnelles à l’acte d’achat.
Cette facilité d’accès alimente une perception trompeuse de la cocaïne comme outil de performance, notamment dans le monde professionnel. Hugo explique au chroniqueur de RMC avoir commencé à en consommer pour le travail, convaincu d’un gain d’efficacité : « On a l’impression d’être plus rapide, d’avoir de meilleures idées, alors que sur la durée c’est complètement faux ». En quelques mois, sa consommation a été multipliée par sept, jusqu’à provoquer un choc physiologique inquiétant.
Derrière ces trajectoires individuelles se cache un enjeu macroéconomique majeur : baisse de productivité réelle, hausse des dépenses de santé, désinsertion professionnelle et coûts indirects pour les finances publiques. Pour l’Inserm, le développement de politiques de prévention et de réduction des risques, telles que les haltes soins addictions, constitue un investissement rentable à long terme. Or, la France ne compte aujourd’hui que deux structures de ce type, un chiffre très inférieur à celui observé dans d’autres pays européens.
👁 L’œil de l’expert
L’explosion de la consommation de cocaïne en France ne peut être analysée uniquement sous l’angle sécuritaire. Elle résulte d’un marché devenu extrêmement performant, combinant abondance de l’offre, baisse des prix et distribution numérisée. En l’absence d’une réponse intégrant prévention, santé publique et ciblage économique des réseaux criminels, la facture sociale et financière continuera de s’alourdir. Comme le souligne implicitement l’Inserm, traiter la cocaïne uniquement comme un délit, et non comme un phénomène économique structuré, revient à ignorer les véritables leviers d’action.

