Et si l’avenir du gros électroménager français passait par une start-up encore absente des rayons ? En se positionnant officiellement pour le rachat des actifs et marques de Brandt, la jeune société bretonne EverEver bouleverse les codes classiques des reprises industrielles. Derrière ce projet inattendu se joue bien plus qu’un simple dossier de liquidation : une vision économique alternative, fondée sur la durabilité, la réparabilité et la relocalisation industrielle. Un pari risqué, mais porteur d’enjeux financiers, sociaux et stratégiques majeurs.
🔧 Relancer Brandt : un gros projet industriel sous contrainte financière
La candidature d’EverEver à la reprise du site de Vendôme (Loir-et-Cher) intervient dans un contexte social et industriel tendu. La liquidation judiciaire de Brandt, prononcée en décembre, s’est traduite par la disparition d’environ 700 emplois, dont une centaine sur ce site historique. En se positionnant sur ce dossier, la start-up morbihannaise affiche une ambition claire : réactiver une capacité de production nationale et redonner vie à des marques patrimoniales comme Sauter ou De Dietrich.
Sur le plan économique, le projet repose sur une logique de montée en gamme industrielle plutôt que de volume. EverEver envisage une relance progressive, en priorité sur les plaques de cuisson et les fours, avec une promesse de valeur centrée sur la longévité des produits et leur réparabilité. Une stratégie qui tranche avec le modèle dominant du renouvellement rapide, mais qui suppose des investissements lourds.
Selon Ouest-France, le ticket d’entrée pour reprendre le site de Vendôme avoisinerait 14 millions d’euros, un montant considérable pour une structure qui cherche encore à sécuriser une levée de fonds de 3 millions d’euros, lancée fin 2025 et à peine entamée. Cette équation financière fragilise la crédibilité immédiate du dossier face à des concurrents potentiellement mieux capitalisés, même si la dimension industrielle et territoriale du projet peut peser dans l’arbitrage des mandataires judiciaires .
♻️ “Albert” séduit…sans outil de production
Le cœur du projet EverEver repose sur Albert, un lave-vaisselle conçu pour durer au moins vingt ans, affichant un indice de réparabilité de 10/10 et intégrant jusqu’à 80 % de composants fabriqués en France. Un positionnement qui répond aux nouvelles attentes des consommateurs et aux orientations réglementaires européennes sur l’économie circulaire et la lutte contre l’obsolescence programmée.
Fondée en 2018 à Arradon par Martin Hacpille, EverEver s’appuie sur une architecture produit « modulaire, de type Lego », permettant un démontage simple et des réparations sur le long terme, comme l’expliquait l’entrepreneur à 20 Minutes . Sur le plan commercial, l’intérêt est bien réel : fin 2025, la start-up revendiquait 60 000 précommandes, dont 2 000 unités destinées à l’enseigne Boulanger.
Mais l’équation économique reste incomplète. EverEver ne dispose toujours pas d’usine. Le projet de reprise de l’ancien site Michelin à Vannes a été ralenti par des coûts de dépollution élevés, retardant l’industrialisation. Dans ce contexte, la reprise de Brandt apparaît autant comme une solution industrielle clé en main que comme un défi financier colossal : transformer une vision produit séduisante en outil de production rentable et compétitif.
👁 L’œil de l’expert
Le projet EverEver illustre une tendance de fond : la recherche d’un nouveau modèle économique pour l’industrie française, fondé sur la durabilité plutôt que sur la course aux volumes. Sur le papier, la reprise partielle de Brandt par une start-up de l’écoconception est cohérente avec les enjeux de souveraineté industrielle et de transition écologique. Mais la réalité financière est implacable : sans capitaux solides ni outil industriel opérationnel, la crédibilité du dossier reste fragile. Si EverEver parvient à sécuriser ses financements, elle pourrait incarner un précédent inspirant. À défaut, son projet restera le symbole d’une excellente idée confrontée à la dure loi du financement industriel.

