Après plus de deux années de contraction sévère, le secteur européen de la construction semble enfin sortir de sa zone de turbulence. Sans parler de véritable redémarrage, les indicateurs laissent entrevoir une stabilisation progressive du marché, portée non pas par le neuf, toujours sous pression, mais par un segment longtemps sous-estimé : la rénovation immobilière. Les perspectives livrées par le groupe suisse Geberit, acteur de référence des équipements sanitaires, offrent un éclairage particulièrement instructif sur cette recomposition structurelle du bâtiment en Europe.
📉 Un marché qui se stabilise sans redémarrer
Présentées à l’occasion de la publication de ses résultats annuels, les prévisions de Geberit traduisent un changement de phase plutôt qu’un retournement de cycle. Le groupe estime qu’après un net recul entamé à la mi-2022, la demande dans la construction s’est globalement figée en 2025, mettant fin à une séquence de dégradation continue.
Dans son communiqué, l’industriel évoque explicitement cette inflexion, soulignant qu’« après un fort déclin depuis mi-2022, la demande dans le secteur de la construction s’est stabilisée dans l’ensemble en 2025 ». Une lecture prudente, qui s’appuie notamment sur l’évolution des permis de construire, devenus un indicateur clé pour anticiper l’activité future du secteur.
Pour 2026, Geberit n’anticipe qu’une croissance modérée du bâtiment en Europe, insistant toutefois sur le fait qu’il ne s’agit « pas encore d’une reprise du marché ». Une formulation révélatrice de la prudence des industriels face à un environnement toujours contraint par le niveau des taux, le coût du foncier et la sélectivité accrue du crédit immobilier.
Cette phase de stabilisation reste néanmoins stratégique : elle marque un point d’équilibre après une période de gel massif des projets et pourrait préparer le terrain à une reprise plus franche à moyen terme, à condition que les conditions macroéconomiques s’assouplissent.
🏗️ La rénovation comme pilier du nouveau cycle
Dans ce contexte encore fragile, la croissance ne viendra clairement pas du neuf. Geberit distingue sans ambiguïté les deux segments : les constructions nouvelles devraient évoluer à l’horizontale, tandis que la rénovation afficherait une dynamique légèrement positive dès 2026. Un basculement stratégique majeur pour l’ensemble de la filière.
Plusieurs facteurs soutiennent cette tendance : reprise progressive des transactions immobilières, vieillissement du parc existant, exigences réglementaires accrues en matière de performance énergétique, et arbitrage des investisseurs en faveur de projets moins capitalistiques que le neuf. Présent aussi bien sur le résidentiel que sur les bâtiments publics (écoles, hôpitaux, infrastructures culturelles), Geberit bénéficie directement de cette transformation structurelle.
Cette orientation se reflète dans les performances financières du groupe. En 2025, Geberit a enregistré un chiffre d’affaires d’environ 3,16 milliards de francs suisses, en hausse de 4,8 % à taux de change constants et de 2,5 % en données publiées. La trajectoire s’est même accélérée en fin d’exercice, avec une croissance de 6,4 % au quatrième trimestre, après 5,4 % au trimestre précédent.
Des résultats jugés solides malgré un environnement difficile dans l’immobilier résidentiel. Il s’agit toutefois de tempérer l’enthousiasme, puisque le potentiel boursier du groupe demeure « limité à court terme », en raison d’une valorisation élevée après une progression marquée du titre en 2025.
En Bourse, le marché a d’ailleurs réagi avec prudence : l’action Geberit cédait plus de 5 % en séance, tout en affichant une performance annuelle supérieure à 18 %. Très exposé à l’Europe, qui représente près de 89 % de son chiffre d’affaires, le groupe reste perçu comme un baromètre avancé du bâtiment européen.
À l’international, les perspectives demeurent contrastées : fort potentiel en Inde et dans les pays du Golfe, mais poursuite du repli attendue en Chine, où la crise immobilière continue de peser lourdement sur la demande mondiale.
👁 L’œil de l’expert
Ce que révèle l’analyse de Geberit, c’est moins une reprise conjoncturelle qu’un changement profond de modèle économique dans la construction européenne. La rénovation s’impose désormais comme le socle de croissance durable du secteur, offrant une meilleure visibilité financière, des cycles d’investissement plus courts et une exposition moindre aux chocs macroéconomiques. Pour les industriels comme pour les investisseurs, l’enjeu n’est plus d’attendre le retour du neuf, mais de capter cette nouvelle valeur créée par la modernisation du parc existant. À moyen terme, ce repositionnement pourrait redessiner durablement la hiérarchie des acteurs du bâtiment.

