Selon une récente enquête menée par Que Choisir Ensemble et relayée par RMC, 23 % des Français déclarent avoir déjà renoncé à des soins médicaux pour des raisons financières en 2025, contre 18 % seulement deux ans plus tôt. Cette progression de cinq points en un temps record révèle une réalité préoccupante : face à la pression exercée par l’inflation, la hausse des dépenses contraintes et l’érosion du pouvoir d’achat, la santé devient progressivement une variable d’ajustement budgétaire. Derrière ce chiffre se cache une transformation silencieuse mais profonde du comportement des ménages français, contraints d’arbitrer entre dépenses essentielles, remboursement de crédits, logement, alimentation et suivi médical. Une situation qui soulève autant de questions sanitaires qu’économiques.
Ces Français qui reportent leurs soins pour préserver leur budget
Les chiffres témoignent d’une dégradation rapide de la capacité financière des ménages à assumer certaines dépenses de santé. Longtemps considéré comme l’un des systèmes de protection sociale les plus performants au monde, le modèle français montre aujourd’hui certaines limites face à la multiplication des restes à charge, aux dépassements d’honoraires et aux difficultés d’accès à certaines spécialités médicales. Les témoignages recueillis dans l’enquête illustrent parfaitement cette réalité. Une mère de famille touchant 1 200 euros mensuels explique reporter ses examens de contrôle après un cancer afin de privilégier les dépenses médicales de ses enfants. Une autre mère célibataire diffère depuis plus d’un an des soins dentaires pourtant nécessaires à son fils, faute de trésorerie suffisante pour faire face simultanément aux dépenses de ses deux enfants. Ces situations ne relèvent plus d’exceptions isolées. Elles traduisent un phénomène économique plus large qui touche désormais les classes populaires mais également une partie croissante des classes moyennes. L’augmentation du coût de la vie depuis 2022 a profondément modifié les arbitrages budgétaires des Français. Les dépenses liées à l’énergie, à l’alimentation, aux assurances, aux transports et au logement absorbent une part toujours plus importante des revenus disponibles. Dans ce contexte, les dépenses de santé deviennent parfois reportables à court terme, contrairement au paiement d’un loyer, d’une mensualité de crédit ou d’une facture d’électricité. Cette logique économique est compréhensible mais elle s’avère particulièrement risquée. Car contrairement à d’autres postes budgétaires, le report d’un soin ne fait généralement qu’augmenter son coût futur.
Cette situation intervient alors même que le niveau d’endettement des ménages reste élevé malgré le ralentissement du crédit immobilier observé depuis deux ans. De nombreux foyers voient leur reste à vivre se réduire mois après mois, limitant leur capacité à absorber des dépenses imprévues. À ce titre, la question du budget santé rejoint désormais celle du pouvoir d’achat et de la gestion financière des ménages.
Sur Creditnews.fr, nous évoquions récemment les conséquences de l’inflation persistante sur les finances personnelles et les capacités d’emprunt des ménages dans notre analyse consacrée au retour des tensions inflationnistes et à leurs effets sur le crédit. Ces mêmes mécanismes expliquent aujourd’hui en partie la progression du renoncement aux soins.
Au-delà de la dimension sociale, les conséquences macroéconomiques pourraient s’avérer importantes. Selon la Fédération hospitalière française, le report des consultations médicales favorise l’apparition de complications qui nécessitent ensuite des traitements plus lourds, plus longs et surtout beaucoup plus coûteux. Une simple consultation de prévention reportée peut déboucher quelques années plus tard sur une hospitalisation, une intervention chirurgicale ou une prise en charge complexe générant des coûts significativement supérieurs pour le patient comme pour le système de santé. Cette problématique est particulièrement visible dans les domaines de l’ophtalmologie, de la dentisterie ou encore du suivi des maladies chroniques. Les soins préventifs, souvent perçus comme moins urgents, figurent parmi les premiers postes sacrifiés lorsque le budget se tend. Pourtant, ce sont précisément ceux qui permettent d’éviter les dépenses les plus lourdes à moyen terme.
L’évolution actuelle pose également la question du rôle des complémentaires santé. Malgré les dispositifs de prise en charge renforcée mis en place ces dernières années, notamment dans le cadre du « 100 % Santé », de nombreux Français continuent de percevoir certains soins comme financièrement inaccessibles. Les écarts de couverture entre contrats, les franchises, les plafonds de remboursement et les délais de prise en charge alimentent encore un sentiment d’insécurité financière face aux dépenses médicales.
Pour les acteurs économiques, cette tendance constitue un signal avancé particulièrement révélateur. Historiquement, le renoncement aux soins apparaît souvent comme l’un des indicateurs les plus sensibles des tensions budgétaires des ménages. Lorsqu’une population commence à différer ses dépenses de santé, cela traduit généralement une dégradation profonde de sa capacité financière disponible.
Le phénomène pourrait ainsi devenir un indicateur économique à surveiller au même titre que les taux d’épargne, les défauts de paiement ou le recours au crédit à la consommation. Car derrière les statistiques sanitaires se dessine en réalité un enjeu central : celui de la solvabilité des ménages français face à une accumulation de contraintes financières.
Pour approfondir cette thématique, les lecteurs pourront également consulter notre dossier consacré aux difficultés croissantes des ménages face aux dépenses contraintes publié sur Creditnews.fr.
L’œil de l’expert
L’augmentation du renoncement aux soins n’est pas seulement un problème de santé publique. C’est avant tout un révélateur économique. Lorsqu’un ménage reporte une consultation médicale, un contrôle post-opératoire ou des soins dentaires, il ne réalise pas une économie : il décale une dépense dont le coût futur risque d’être plus élevé. La progression de 18 % à 23 % des Français concernés en seulement deux ans constitue donc un signal d’alerte particulièrement fort. Elle traduit une détérioration du pouvoir d’achat réel malgré le ralentissement de l’inflation observé depuis plusieurs mois. Derrière cette statistique se cache une réalité plus préoccupante encore : de nombreux ménages ne parviennent plus à financer simultanément leurs dépenses courantes, leurs engagements financiers et leur santé. Si cette tendance devait se poursuivre, elle pourrait générer à terme un double coût, sanitaire pour les patients et budgétaire pour la collectivité. Plus qu’un sujet médical, le renoncement aux soins est désormais devenu un véritable sujet économique.





