L’allongement de la durée de vie n’est plus, à lui seul, un indicateur suffisant pour juger de la performance d’un système de santé ou de protection sociale. Ce qui compte désormais, c’est la qualité des années gagnées. Une récente étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) met en lumière une évolution significative : les Français vivent non seulement plus longtemps, mais aussi plus longtemps sans incapacité majeure. Derrière cette amélioration sanitaire se dessinent des enjeux économiques considérables, tant pour les finances publiques que pour les systèmes de retraite, d’assurance et de dépendance.
👵🏼 Des années de vie “utiles” en hausse
La Drees observe une progression nette de l’espérance de vie sans incapacité depuis la fin des années 2000. À 65 ans, femmes et hommes ont gagné près de deux années de vie sans limitations fonctionnelles majeures. L’indicateur utilisé mesure le nombre d’années pendant lesquelles une personne peut vivre sans être entravée dans les actes essentiels du quotidien, un critère clé pour évaluer la soutenabilité des dépenses de santé.
Selon la Drees, « l’espérance de vie sans incapacité à 65 ans a progressé d’1 an et 9 mois depuis 2008, pour les femmes comme pour les hommes ». En 2024, une femme de 65 ans pouvait ainsi espérer près de 12 années en bonne santé, contre un peu plus de 10 ans pour un homme.
D’un point de vue macroéconomique, cette évolution est loin d’être anodine. Elle signifie un retardement des coûts lourds liés à la dépendance, mais aussi une pression potentiellement moindre sur l’assurance maladie, et surtout une capacité accrue à prolonger l’activité ou l’autonomie, avec des effets indirects sur la consommation et l’épargne des seniors.
La Drees attribue ces progrès à plusieurs facteurs combinés : « le recul de l’âge d’apparition des maladies chroniques, une meilleure prise en charge médicale et une adaptation accrue de l’environnement ». Autrement dit, la prévention et l’innovation médicale commencent à produire des rendements mesurables.
⚠️ Une situation qui interroge la soutenabilité du modèle
Si la tendance de long terme est favorable, l’étude met toutefois en évidence un essoufflement depuis 2019. L’amélioration de l’espérance de vie en bonne santé s’est nettement tassée, avec seulement quelques mois gagnés en cinq ans. Un signal d’alerte dans un contexte de vieillissement accéléré de la population.
Autre point structurant : l’écart persistant entre femmes et hommes. Les femmes vivent plus longtemps, mais la Drees souligne que « ces années supplémentaires ne sont pas beaucoup plus vécues en bonne santé ». En cause, une prévalence plus élevée de pathologies chroniques invalidantes mais peu mortelles, comme les troubles musculosquelettiques ou psychiques, tandis que les hommes sont davantage exposés à des maladies plus létales, telles que les cancers ou les affections cardiovasculaires.
Sur le plan financier, cette réalité pose une équation complexe avec plus d’années à financer via les retraites, une demande croissante de soins de longue durée, et un besoin accru d’investissements dans l’adaptation du logement et des infrastructures.
La stagnation récente de l’indicateur interroge aussi l’impact des chocs successifs (crise sanitaire, tensions hospitalières, contraintes budgétaires) sur la capacité du système à maintenir ses gains d’efficacité.
👁 L’œil de l’expert
L’amélioration de l’espérance de vie en bonne santé constitue une bonne nouvelle économique, car elle repousse le moment où les coûts sociaux deviennent les plus lourds. Mais le ralentissement observé depuis 2019 rappelle que ces gains ne sont ni automatiques ni acquis.
Pour la France, l’enjeu n’est plus seulement de vivre plus longtemps, mais de maximiser la valeur économique et sociale des années supplémentaires. Cela suppose un investissement soutenu dans la prévention, l’innovation médicale et l’adaptation du cadre de vie, sans quoi l’allongement de la vie pourrait se transformer en facteur de tension budgétaire plutôt qu’en levier de prospérité.

