Chaque année, près de 300 000 tonnes de denrées encore consommables finissent à la poubelle en France, malgré un arsenal législatif renforcé contre le gaspillage alimentaire. Face à ce paradoxe économique et social, le gouvernement prépare une évolution réglementaire majeure : autoriser les supermarchés et commerces de bouche à redistribuer une partie de leurs invendus directement à leurs salariés, sans remettre en cause la priorité accordée aux associations caritatives. Une mesure qui, au-delà de son impact social, pourrait profondément modifier l’économie de la gestion des déchets alimentaires dans la grande distribution.
🧺 Moins de gaspillage, plus d’efficacité pour la grande distribution
Depuis la loi Garot de 2016, les surfaces commerciales de plus de 400 m² sont légalement tenues d’organiser le don de leurs invendus à des associations. Pourtant, selon les estimations de l’exécutif, une part significative des flux alimentaires échappe encore à ces circuits vertueux. En cause : une logistique coûteuse, des contraintes sanitaires strictes et une inadéquation fréquente entre l’offre disponible et les besoins des structures caritatives.
Le ministre délégué aux PME et au Commerce, Serge Papin, résume l’enjeu sans détour : « Trop de produits encore consommables sont détruits à cause de règles inutilement complexes ». Selon les données communiquées par son cabinet, seuls 25 % à 65 % des invendus des supermarchés sont effectivement récupérés par les associations, un taux qui varie fortement selon les territoires et les typologies de produits.
Dans ce contexte, permettre aux près d’un million de salariés de la grande distribution et des commerces alimentaires de récupérer les invendus non collectés introduit une optimisation économique du dernier kilomètre. Les coûts de destruction (transport, traitement des déchets, traçabilité) pourraient être réduits, tout en améliorant le pouvoir d’achat des salariés, particulièrement exposés à l’inflation alimentaire.
L’exécutif insiste toutefois sur un point clé : la hiérarchie des bénéficiaires ne sera pas remise en cause. « La priorité des dons restera aux associations, mais ce qu’elles ne récupèrent pas doit pouvoir profiter à quelqu’un », martèle Serge Papin. Le cabinet ministériel précise que certaines associations renoncent parfois à des collectes faute de volumes suffisants ou de pertinence des produits, rendant économiquement inefficace un déplacement logistique.
À moyen terme, cette réforme pourrait donc contribuer à une meilleure allocation des ressources alimentaires, réduire le gaspillage structurel et renforcer la responsabilité sociale des enseignes, sans créer de distorsion concurrentielle majeure dans le secteur.
👁 L’œil de l’expert
L’ouverture des invendus alimentaires aux salariés marque un tournant pragmatique dans la lutte contre le gaspillage. Sur le plan économique, elle permet de transformer une charge — la destruction de produits — en valeur sociale et financière, tout en fluidifiant une chaîne logistique souvent rigide. Le succès de la mesure dépendra toutefois de son encadrement opérationnel : traçabilité, équité d’accès et articulation claire avec les associations. Bien calibrée, cette réforme pourrait devenir un modèle d’économie circulaire appliqué à la grande distribution, conciliant efficacité, responsabilité et compétitivité.

