Rarement secoué par des mouvements sociaux d’ampleur, le Crédit Agricole traverse une zone de turbulences internes. En cause : une politique salariale jugée trop restrictive et un plan de transformation qui alimente les craintes sur l’emploi, dans un contexte paradoxal de solides performances financières.
⚠️ Le modèle mutualiste à l’épreuve
La grogne sociale monte au sein des caisses régionales du Crédit Agricole, où plusieurs organisations syndicales appellent à un débrayage coordonné. Les quelque 78.000 salariés relevant de la Fédération nationale du Crédit Agricole (FNCA) sont invités à cesser le travail pendant deux heures, voire davantage selon les sites. Une mobilisation d’autant plus marquante qu’elle reste exceptionnelle dans le secteur bancaire, et plus encore dans un groupe mutualiste historiquement peu exposé aux conflits sociaux.
Au cœur du mécontentement : des revalorisations salariales jugées insuffisantes. Les négociations annuelles se sont conclues sur une hausse générale d’environ 0,5 %, un niveau perçu comme déconnecté du contexte inflationniste et des résultats du groupe. Un chiffre qui cristallise la colère syndicale. Pour Jean-Yves Salvat, secrétaire national de Sud-Crédit Agricole Mutuel, cité par l’AFP, cette situation traduit un « manque de respect dans la conduite des négociations », appelant à leur réouverture.
La direction nuance cette lecture. François-Xavier Heulle, directeur général adjoint de la FNCA chargé des ressources humaines, reconnaît auprès de l’AFP que « la négociation a été difficile », tout en rappelant que les caisses régionales disposent d’une marge d’autonomie pour accorder des augmentations individuelles complémentaires. Un argument qui peine toutefois à convaincre les représentants du personnel.
À cette question salariale s’ajoute un enjeu stratégique majeur : le plan de transformation interne baptisé « efficacité ». Officiellement, il s’agit d’industrialiser davantage le traitement de certaines opérations et de mutualiser des fonctions entre caisses régionales. Éric Gonce, directeur adjoint de la FNCA en charge de la transformation, évoque auprès de l’AFP la volonté de « rationaliser les processus », tout en reconnaissant que « les transformations peuvent inquiéter ».
Côté syndicats, le discours est nettement plus critique. Jean-Yves Salvat estime que l’objectif réel consiste à « réduire la masse salariale en regroupant des services », citant des risques pesant sur plusieurs centaines de postes, notamment dans certaines caisses locales. À cela s’ajoute une accélération des fermetures d’agences : selon les décomptes syndicaux, 112 points de vente ont disparu en un an, soit un rythme inédit depuis le début des années 2010.
Ce bras de fer social intervient pourtant dans un contexte financier favorable. Le résultat net part du groupe des caisses régionales avoisine 3,2 milliards d’euros sur les trois premiers trimestres de 2025, un niveau qui souligne la robustesse économique du modèle. L’arrivée, en mai 2025, d’Olivier Gavalda à la direction générale de l’entité cotée du groupe (Crédit Agricole SA) renforce par ailleurs les attentes en matière de discipline financière et de compétitivité.
👁 L’œil de l’expert
Le mouvement social au Crédit Agricole révèle une tension structurelle de plus en plus visible dans le secteur bancaire : comment concilier rentabilité élevée, transformation industrielle et acceptabilité sociale ?
Dans un groupe mutualiste, où la promesse historique repose sur la proximité et l’ancrage territorial, la réduction des coûts humains et immobiliers constitue un exercice d’équilibriste. À court terme, la stratégie renforce les marges. À moyen terme, elle interroge la capacité du modèle à préserver son capital social et sa différenciation face aux banques purement digitales.





