Pendant que l’intelligence artificielle générative concentre l’essentiel des investissements et des débats, une autre révolution technologique est déjà en marche en Chine : celle des robots humanoïdes de compagnie. Longtemps cantonnés aux laboratoires ou aux démonstrations technologiques, ces robots deviennent progressivement des produits destinés au grand public. Dotés d’intelligence artificielle, capables de dialoguer, de reconnaître les émotions, d’apprendre les habitudes de leur propriétaire et d’interagir de manière toujours plus naturelle, ils séduisent un nombre croissant de consommateurs chinois. Ce phénomène dépasse largement le simple marché de la robotique. Il répond à des mutations démographiques profondes : vieillissement accéléré de la population, baisse de la natalité, explosion du nombre de personnes vivant seules et pénurie de personnel dans les métiers de l’accompagnement. Pour Pékin, le développement des robots de compagnie constitue ainsi un double enjeu stratégique : créer une nouvelle industrie mondiale tout en apportant une réponse aux défis sociétaux des prochaines décennies. Les cabinets spécialisés estiment d’ailleurs que le marché mondial des robots humanoïdes de compagnie pourrait atteindre 1,1 milliard de dollars dès 2030, porté principalement par l’Asie.
Les robots humanoïdes trouvent déjà leur marché en Chine
Le succès grandissant des robots humanoïdes de compagnie s’explique avant tout par l’évolution de la société chinoise. La Chine compte aujourd’hui l’une des populations vieillissant le plus rapidement au monde, tandis que le nombre de naissances continue de diminuer. Parallèlement, les foyers composés d’une seule personne progressent rapidement dans les grandes métropoles. Cette combinaison crée un besoin inédit de solutions d’assistance et d’accompagnement. Les industriels ne cherchent plus seulement à développer des robots capables d’exécuter des tâches domestiques ; ils conçoivent désormais de véritables compagnons numériques capables de converser, détecter certaines émotions, rappeler la prise de médicaments, surveiller les constantes vitales ou encore alerter les proches en cas de problème. En avril 2026, l’université chinoise UESTC a ainsi présenté Kangbao, un robot de compagnie destiné aux personnes âgées, capable d’analyser plusieurs paramètres de santé sans contact et d’identifier treize états émotionnels différents. Ce projet s’inscrit dans la stratégie nationale de développement de la « silver economy », qui encourage le recours à l’intelligence artificielle et aux robots dans les services aux seniors. Le ministère chinois des Affaires civiles a d’ailleurs officiellement appelé au déploiement à grande échelle de robots d’accompagnement, de surveillance et de soutien émotionnel dans les structures dédiées au grand âge.
Cette évolution dépasse cependant le seul secteur médical. Les fabricants comme UBTech, Unitree ou AgiBot travaillent désormais sur des robots dont la vocation est également affective. Grâce aux progrès de l’intelligence artificielle embarquée, ces machines sont capables d’apprendre les habitudes de leur utilisateur, de personnaliser leurs interactions et de maintenir une conversation de plus en plus naturelle. Selon TrendForce, cette montée en puissance marque l’émergence d’une véritable « économie de la compagnie », dans laquelle la valeur du robot ne réside plus uniquement dans les tâches qu’il accomplit mais dans la relation qu’il entretient avec son propriétaire. Comme nous l’expliquions récemment dans notre dossier publié sur CreditNews consacré à l’essor des robots humanoïdes industriels en Chine, les progrès de l’intelligence artificielle accélèrent désormais le passage des robots des usines vers les foyers, ouvrant un marché potentiellement comparable à celui du smartphone il y a quinze ans.
Le prix des robots de compagnie baisse rapidement, ouvrant la voie au grand public – L’un des principaux freins à la démocratisation des robots humanoïdes résidait jusqu’à présent dans leur coût de fabrication. Cette barrière est en train de tomber. Grâce aux économies d’échelle réalisées par les industriels chinois et à la maîtrise de l’ensemble de la chaîne de production, les prix diminuent rapidement. Le robot humanoïde Unitree R1, présenté à l’été 2026, est commercialisé en Chine à partir de 39 900 yuans, soit environ 4 700 euros, un tarif inédit pour un robot humanoïde complet destiné au grand public. D’autres modèles plus sophistiqués, capables de manipuler des objets, de réaliser des tâches domestiques complexes ou d’offrir une assistance avancée aux personnes âgées, sont proposés entre 80 000 et 300 000 yuans (environ 9 500 à 35 500 euros), selon leur niveau d’autonomie et leurs fonctionnalités. Plusieurs fabricants estiment toutefois que le seuil psychologique des 20 000 yuans (environ 2 400 euros) pourrait être atteint avant la fin de la décennie grâce à la baisse du coût des composants et à l’industrialisation de masse. De nombreux analystes considèrent ainsi que les robots humanoïdes pourraient suivre une trajectoire comparable à celle des smartphones ou des téléviseurs : réservés au départ à une clientèle aisée, ils deviendraient progressivement accessibles à une large partie des ménages.
Une nouvelle société en construction
L’essor des robots humanoïdes de compagnie pourrait profondément modifier l’organisation des sociétés modernes. Sur le plan économique, une nouvelle filière industrielle est en train de naître, mobilisant les secteurs de la robotique, des semi-conducteurs, des batteries, des capteurs, des logiciels et de l’intelligence artificielle. La Chine bénéficie d’un avantage considérable grâce à son écosystème industriel intégré. Selon TrendForce, la production chinoise de robots humanoïdes devrait encore progresser de 94 % en 2026, avec Unitree et AgiBot représentant près de 80 % des livraisons nationales. De son côté, AgiBot a annoncé avoir déjà franchi le cap des 10 000 robots humanoïdes produits, illustrant la rapidité avec laquelle cette industrie passe du prototype à la production de masse. Mais les conséquences les plus profondes pourraient être sociales. Les chercheurs s’interrogent déjà sur la place que ces compagnons artificiels occuperont dans la vie quotidienne. Si plusieurs travaux montrent qu’ils peuvent contribuer à réduire le sentiment de solitude ou faciliter le maintien à domicile des personnes âgées, ils soulèvent également des interrogations majeures : une relation émotionnelle avec une machine peut-elle remplacer un lien humain ? Les jeunes générations risquent-elles de privilégier des interactions prévisibles avec une intelligence artificielle plutôt que des relations sociales plus complexes ? Des travaux académiques menés auprès de retraités chinois montrent d’ailleurs que les utilisateurs attendent davantage qu’un simple assistant technologique : ils recherchent une véritable qualité de présence, tout en exprimant des réserves sur le risque d’isolement ou de dépendance émotionnelle. D’autres recherches soulignent que les compagnons conversationnels alimentés par l’intelligence artificielle peuvent effectivement réduire le sentiment de solitude, tout en rappelant qu’ils ne remplacent pas les interactions humaines durables. À plus long terme, ces robots pourraient également transformer les métiers de l’aide à domicile, les services à la personne, la santé ou encore l’éducation. Les débats porteront alors moins sur leurs performances techniques que sur leur intégration dans la société : responsabilité juridique, protection des données personnelles, attachement émotionnel, voire statut accordé à ces nouvelles machines capables d’interagir de manière presque humaine. L’enjeu ne sera plus seulement industriel, mais profondément civilisationnel.
L’œil de l’expert
L’histoire montre que les grandes ruptures technologiques ne transforment pas seulement l’économie ; elles redessinent également les comportements sociaux. Les robots humanoïdes de compagnie pourraient bien constituer la prochaine étape de cette évolution. Après avoir connecté les individus grâce au smartphone, puis modifié leur façon de travailler avec l’intelligence artificielle, la technologie s’apprête désormais à intervenir directement dans les relations humaines. La Chine avance plus vite que le reste du monde parce que cette innovation répond à une nécessité démographique autant qu’à une ambition industrielle. Si les robots de compagnie deviennent aussi accessibles que les smartphones l’ont été, ils pourraient progressivement modifier notre rapport à la solitude, au vieillissement, au soin, mais aussi à l’affection et aux interactions sociales. Le véritable défi des prochaines années ne sera probablement pas de construire des robots toujours plus intelligents ; il sera de définir la place que les sociétés accepteront de leur donner dans la vie quotidienne.

